Devenir nouveaux parents c’est le devenir d’un nouveau monde.
- Bry Prunelle
- 16 oct. 2025
- 6 min de lecture
Bébé vient d’arriver.
On s’était préparé à l’accueillir, on avait parlé du jour de la naissance, des contractions, du prénom, de ce moment magique où il viendrait dans nos bras…
Mais avons-nous vraiment préparé “l’après” ?
Car oui, après l’enfantement, tout est en chantier. La maison, les émotions, les priorités, le corps, la relation.
Tout.
Il y a le chantier visible : les lessives, les repas, le manque de sommeil, les tâches à n’en plus finir. Et il y a le chantier intérieur, bien plus vaste encore :la déconstruction de l’ancienne version de soi, les valeurs qui vacillent, les croyances qui s’effritent, les anciennes priorités qui disparaissent, et la naissance silencieuse d’une nouvelle identité.
Une mue profonde, intime et déroutante.
Qui sera là pour nous ?
Qui sera là — vraiment ?Et surtout, comment ces personnes seront-elles présentes ?
A-t-on pris le temps, avant la naissance, d’en parler avec notre partenaire, avec notre “tribu” ?A-t-on déconstruit les schémas patriarcaux qui font encore peser sur la mère la charge de “tenir le foyer” alors qu’elle vient de traverser l’un des passages les plus intenses de sa vie ?
On prépare souvent l’accouchement : séances, lectures, méditations, rituels.
Mais prépare-t-on le postnatal ? Celui qui ne dure pas quelques heures… mais toute une vie.
Les premiers jours, les premières semaines, sont des fondations précieuses. C’est là que se joue une grande partie de l’équilibre futur — pour le bébé, mais aussi pour la famille.
Le mois d’or : un espace sacré
Le postnatal est un espace de digestion — de tout ce qui a eu lieu avant — et de création de tout ce qui vient ensuite. Un moment suspendu, comme un trou dans l’espace-temps, où tout peut être guérison, ouverture et renaissance.
En Ayurveda, on dit que la femme en postnatal est Vata : air et éther.
Avant la naissance, elle est pleine — de vie, d’espoir, de sens. Puis, après l’enfantement, vient le grand vide. Le ventre est vide, le silence s’installe. Et de ce silence apparaît cette question : et maintenant ?
Un mélange doux-amer de joie, d’émerveillement et d’immensité.
Si ce moment est préparé et entouré avec soin, le Vata s’exprime dans sa lumière :intuition, créativité, légèreté, clarté. Mais si le postnatal est négligé, il peut se manifester sous formes de peurs, grande fatigue, angoisses, isolement, voire dépression.
Le rôle de la tribu
Dans un postnatal respecté, la mère est entourée. On veille à ce que son vase intérieur se remplisse d’amour, de chaleur, de nourriture, de temps, de calme et de belle présence. Elle et son bébé ne font qu’un — le Mama(m)toto — un duo sacré qu’on se doit de protéger.
La tribu est là, non pour envahir, mais pour soutenir :écouter quand il faut écouter, aider quand c’est demandé, garder le calme du nid.
Il est essentiel d’apprendre à poser ses limites. Dire non. Protéger sa bulle.
Refuser les présences énergivores, les visites imposées, les jugements déguisés. Car en postnatal, tout est amplifié : nos émotions, nos zones d’ombre, nos besoins de sécurité. Ce vide nouveau donne de la place à ça et ça peut s'engouffrer bien profond.
C’est pourquoi il faut se préparer en amont.
On en revient à notre confiance intérieure (voire billet précédent). Avoir confiance en soi c’est pouvoir se prioriser, c’est pouvoir poser notre cadre, c’est ne pas avoir peur de ne plus « être » si l’on froisse ou si l’on choque. Une fois plongée dans la grande traversée du postnatal, il est souvent tard pour improviser. Et l’on peut comme ça se faire submerger.
Et moi, dans tout cela ?
Car au-delà du corps qui cicatrise et du cœur qui s’ouvre,il y a cette autre traversée, plus silencieuse :celle de la femme qui se demande ce qu’elle va devenir.
Que devient la femme indépendante, l’amante, l’entrepreneuse ? Quand on se retrouve plongée dans ce rôle de mère nourricière, le risque est grand de s’oublier, de s’effacer, parfois même derrière le·a partenaire. Le couple peut glisser, sans s’en rendre compte, d’un espace d’amour à une colocation bien gérée. On devient deux gestionnaires du quotidien.
Et moi ?Est-ce que je vais rester là, figée, les seins attitrés à vie ?Et mes désirs, mes rêves, mes élans ?Vont-ils disparaître derrière cette nouvelle identité ?
Ces pensées sont légitimes.Elles font partie du voyage. Elles nous rappellent que la maternité n’efface pas la femme : elle la redéfinit.
Ce qu’on appellera la matrescence.
Le rôle essentiel du partenaire
Dans cette période de grande vulnérabilité, le·a partenaire a un rôle central. Il ou elle n’est pas un “extra”, ni un parent secondaire, ni un simple témoin de la relation mère-bébé. Sa présence est fondamentale.
Il ne s’agit pas d’allaiter, mais de soutenir celle qui nourrit. De tenir la structure, d’être le socle, la stabilité. De comprendre que quand la mère va bien, toute la maison va bien.
Un vieux dicton d’origine chinoise dit :
« Quand la mère va bien, la famille entière prospère. »
C’est là, paradoxalement, que le féminisme se joue concrètement : non pas dans une rivalité, mais dans la complémentarité consciente. On ne demande pas au partenaire de “faire autant”, mais de prendre soin de celle qui donne.
Et messieurs (ou partenaires), ce rôle est noble. C’est vous qui veillez à ce que la reine reste sur son trône de coussins!
Nourrissez la, massez la, soutenez la. Dites lui qu’elle est belle, magique, essentielle. Que sans elle, rien n’aurait de sens.
Vous verrez alors : le lait devient doux et gras, le bébé serein, et la complicité, même intime, revient naturellement. Parce qu’une femme aimée, reposée et respectée, rayonne.
Et ce rôle n’est pas seulement symbolique : il transforme aussi biologiquement le·a partenaire.
Les études en neurosciences montrent que le cerveau du père ou du co-parent se modifie au contact régulier et prolongé du bébé. Les zones liées à l’empathie, à la planification et au soin s’activent et se densifient, tout comme chez la mère. Plus le contact est fréquent — peau à peau, portage, soins, présence attentive, cododo — plus le cerveau s’adapte. Ca s’appelle la neuroplasticité.
Cette transformation est soutenue par un véritable cocktail hormonal dont entre autre l’ocytocine fait partie. L’hormone du lien et de la tendresse, augmente avec chaque regard, chaque câlin, chaque échange.
Et la testostérone baisse légèrement, favorisant la douceur et la disponibilité émotionnelle.
Autrement dit, le lien d’attachement ne se “crée” pas seulement chez la mère :il se construit activement chez le·a partenaire, par la répétition des moments partagés. Le parent devient parent en agissant, en touchant, en étant là.
Qu’est ce qui a été mis en place en amont pour que le co-parent puisse rester le plus longtemps à la maison ?
Abraham, E., Hendler, T., et al. (2014) – “Father’s brain is sensitive to childcare experiences.” PNAS, 111(27). → Montre l’activation du cortex préfrontal et de l’amygdale chez les pères impliqués.
Feldman, R. (2015) – “Sensitive periods in human social development: New insights from research on oxytocin.” Biological Psychiatry. → Montre que le contact peau à peau renforce durablement le lien d’attachement et les circuits cérébraux de la tendresse.
Le rôle de la doula
C’est là que la présence d’une doula peut tout changer. Elle est cette gardienne du mois d’or, celle qui veille à ce que la mère reste au centre du cercle. Elle soutient, protège, nourrit, écoute. Elle aide à organiser la tribu, à poser les limites, à planifier les repas, à anticiper les besoins émotionnels, physiques et spirituels. Elle offre cet espace sécurisant où la femme peut simplement être : se déposer, pleurer, rire, se reconstruire.
Une doula ne fait pas “à la place de”, elle rappelle à la mère qu’elle est déjà tout ce dont son bébé a besoin. Et qu’elle est la mère parfaite pour ce bébé là.
Naître autrement, ensemble
Le mois d’or n’est pas seulement un moment intime : c’est aussi un acte politique et culturel.
« Il faut changer la façon de naître pour changer le monde. » Michel Odent
Mais au-delà de la naissance, il y a urgence à repenser la naissance des familles :Comment nous accueillons, comment nous soutenons, comment nous aimons. C’est là que se joue l’avenir — celui de nos enfants, de nos couples, et de notre humanité. Recréer des naissances et des premiers moments de vie en famille alignés avec la Nature, avec la lenteur, avec la sagesse du corps, c’est redessiner ensemble un monde plus doux, plus conscient, plus vivant. En respect des un·es et des autres.
Respecter le mois d’or, c’est honorer la naissance dans sa continuité. C’est reconnaître que l’enfantement ne s’arrête pas à la sortie du placenta, mais se prolonge dans chaque regard posé sur le nouveau-né — et sur soi-même. Car le tissage dure toute la vie.
Honorons ce temps de lenteur, d’écoute et de foi. Un espace sacré où l’on ne “fait” pas mais où l'on devient.


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